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« Nous étions 560, entassés dans les entrailles de cette carcasse… »

3 juin 2012 | Publié dans Histoires de pèlerins | Écrire un commentaire
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Pèlerins russes vers Jérusalem, à bord d’un navire dans le port de Beyrouth
Pèlerins russes vers Jérusalem, à bord d’un navire dans le port de Beyrouth

« Le voyage des paysans russes à Jérusalem est certainement le phénomène le plus remarquable de la vie russe [du début du XXe siècle]. Son histoire est une grandiose poésie nationale épique. L’événement dont je parle est quelque chose d’unique et d’éclatant dans la vie d’un homme. Quoi qu’il puisse m’advenir dans le cours futur de ma vie, je peux difficilement douter que, même vieux et blanchi par les ans, lorsque j’y repenserai, il restera pour moi l’épisode le plus étonnant vécu durant toute ma vie, le périple le plus extraordinaire auquel j’ai jamais pris part. Ce fut également pour moi une révélation. Jérusalem est le plus souvent un lieu de désenchantement pour le touriste qui aimerait se prendre pour un pèlerin, mais là, dans cet environnement de gens simples, une nouvelle voie s’ouvre à vous, une « nouvelle Jérusalem ».

Ainsi parle Stephen Graham, journaliste anglais qui se joignit à un groupe de pèlerins russes se rendant à Jérusalem au début du XXe siècle. Il partagea la condition de ces pauvres gens, notamment pendant la traversée d’Odessa à Jaffa :

Nous pensions, mis à part la crainte obsédante de tempêtes, que dès lors que nous avions atteint le bateau, la partie la plus ardue de notre voyage était accomplie. Nous devions cesser notre cheminement sur la terre pour nous reposer sur la mer au soleil. Nous chanterions des hymnes ensemble. Les hymnes sont, bien sûr, principalement conçus pour des pèlerins, pour l’homme comme un pèlerin, qui doit se consoler avec la musique sur la route. Nous parlerions ensemble de notre vie en route ? les jours avanceraient dans une conversation agréable et les nuits dans la somnolence heureuse. Mais c’était une erreur. Le voyage sur mer fut plus mauvais que n’importe lequel de nos vagabondages ? ce fut en vérité le comble de notre souffrance.

Nous étions 560, entassés dans les entrailles de cette carcasse, le Lazare, sur lequel nous naviguions et il y avait en plus beaucoup de Turcs, d’Arabes et de Syriens ? du bétail, deux vaches de concours et un taureau de spectacle avec deux bouches ? des bêtes, une cage de singes ? et, comme pour parachever le chahut dans la tempête, il y avait, attaché dans son lit sur le pont ouvert, un fou qui délirait. Nous restâmes une quinzaine de jours en mer, errant de port du Levant en port du Levant, déchargeant une cargaison de sucre ? et pendant ce temps les pauvres pèlerins-mendiants vivaient des croûtes dont ils avaient rassemblé des sacs pleins en Russie, des croûtes de pain noir tout vert de moisissure. Je regardais les piles de ces croûtes qui s’entassaient sur le pont pour s’aérer dans le temps agréable et j’étais stupéfait que les hommes puissent seulement vivre de cette pourriture.

Nous subîmes deux tempêtes, dont l’une brisa nos mâts et l’on nous dit que nous allions couler. Les paysans roulaient les uns sur les autres dans la cale comme des cadavres et s’accrochaient les uns aux autres comme des fous. Dans leur désespoir, certains offraient tout leur argent, tout ce qu’ils avaient, à un prêtre comme une offrande à saint Nicolas, afin que la tempête diminue. J’ose à peine décrire l’état du bateau, sa saleté, la puanteur et la vermine. Pour presque mille passagers, il y avait trois toilettes sans verrous ! De façon très appropriée, le bateau était nommé Lazare  Toutes les plaies de Lazare. Ce que les pauvres et simples paysans, hommes et femmes ont subi, personne ne peut le dire. Ils ne pensaient pas comme moi à prendre soin d’eux-mêmes, et, en vérité, ils auraient dédaigné de se sauver. « Il est nécessaire de souffrir » disaient-ils.

Ce fut une traversée dure et épouvantable et pourtant, le dernier jour du voyage, à la vue de la Terre sainte, tous nos cœurs ont sauté de joie et de reconnaissance. Nous estimions que ça valait la peine, chaque brin de cette peine. Quand je pense à ce voyage à partir de celui de Christian dans le Pilgrims Progress, j’appelle ce bateau et ce voyage à son bord la Vallée de l’Ombre de la Mort, pleine de fosses dégoûtantes et de gnomes ? une chose à travers laquelle on doit passer si l’on veut atteindre Jérusalem ? le golfe d’effroi que se trouve entre la vie terrestre et la vie céleste. Il était nécessaire d’en passer par là et ce qui était de l’autre côté valait infiniment la lutte. Il y a une histoire dans Dostoïevski d’un libre-penseur russe dont la pénitence au-delà de ce monde était de marcher un milliard de verstes. Quand il eût fini cette marche et vit à la fin la Cité Céleste, il tomba et s’écria, « Cela valait la peine, chaque pouce de terrain ? Non seulement je marcherais un milliard de verstes, mais un milliard de milliards élevé à la puissance du milliard. » 

 
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