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Plat de lentilles et mauvaise cuisine anglaise : “La Via Francigena n’est pas la Via Angligena”

19 octobre 2015 | Publié dans Via Francigena, Voies de pèlerinage | Écrire un commentaire
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Franco Cardini
Chercheur et historien italien, Franco Cardini s’élève contre la vulgate touristico-pèlerine qui veut réduire la Via Francigena, réseau des routes de pèlerins vers Rome, au seul trajet suivi par « le bon archevêque Sigéric » qui se rendit en 990 de Canterbury à Rome.

« Les approximations et les contre-vérités qui circulent à propos de la Via Francigena me laissent les bras ballants et pour tout dire, je n’en peux plus : pour quelqu’un qui, depuis des années vise, par un travail scientifique, à élever le niveau moyen des connaissances historiques, et à faire de la « vulgarisation », j’ai l’impression d’avoir perdu un temps précieux en bavardages inutiles.

De nombreux témoignages de pèlerins vers Rome

Les sources qui renseignent sur la Via Francigena sont nombreuses : parmi elles ressortent avec un relief particulier les quelques véritables « journaux de voyage » écrits par des pèlerins qui, il y a plusieurs centaines d’années, ont tourné leurs pas vers Rome ou Jérusalem, ou en sont revenus vers leur patrie.

Un grand nombre de routes de la péninsule italienne ont donc reçu le surnom traditionnel de « Via Francesca » ou « Romea. ».

Mais celle qui – provenant par différents itinéraires de la Galice et des Pyrénées à travers la France et par le Montcenis et le Grand Saint-Bernard – par des tracés convergents se regroupait à Plaisance où il était facile de traverser le Pô, et continuait par le col de Cise et la Toscane (Lucques, Val d’Elsa, Gênes, Acquapendente) jusqu’à Rome, était la voie royale parcourue par ceux qui venaient des pays Francs ou y retournaient.

Voie des Francs ou Via Francigena, et non pas « Via Angligena »

Statue de Sigéric
Statue de Sigéric

Or, depuis quelque temps, le parcours à vélo de quelques Anglais sympathiques, renforcé par un documentaire de la BBC, a popularisé l’itinéraire suivi en 990 par le bon Sigéric, évêque de Canterbury qui nous a laissé une trace écrite de son voyage à Rome. Il est évident que, en venant de son siège épiscopal, il passa la Manche à Calais et il continua en coupant par la France pour rejoindre la Francigena italienne.

À partir de la fin du XIIe siècle, le culte de saint Thomas Becket, évêque de Canterbury et martyr, ajouta encore à la Francigena une dévotion particulière liée à la ville britannique. Cependant, on ne peut pas pour autant assigner à Canterbury une fonction de « ville-départ » ou « terminus » : en Europe, seule la ville de Saint-Jacques de Compostelle remplit ce rôle. Si on ne comprend pas cela, on se méprend gravement sur les racines mêmes de l’Europe.

Mass media et spécialistes autoproclamés

Le trajet de l’évêque Sigéric en 990 - Via Francigena

Malheureusement, c’est la puissance de mass media de la BBC et de quelques groupes de « spécialistes » autoproclamés du pèlerinage médiéval et de ses voies qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui.

Ils ont su s’imposer depuis des années à l’attention des communes intéressées à la Via Francigena et, en abusant du nom même du pauvre évêque Sigéric, ils ont minutieusement répandu la nouvelle erronée, et devenue un dogme, selon laquelle la Via Francigena commence de Canterbury et de Calais.

Cette affirmation n’a aucun sens, mais elle a été accueillie et diffusée dans des milliers de publications semi-scientifiques et des cartes distribuées aux touristes. Et elle a donné lieu à une véritable floraison de brochures qui décrivent la façon dont on voyageait, on dormait, on mangeait sur cette Via Francigena « de Canterbury à Rome ».

Alors que l’on est en train de chercher désespérément à construire un minimum de tissu identitaire européen, et qu’existe une « Association des communes italiennes sur la Via Francigena », il est devenu fondamental de reconstruire correctement l’histoire du patrimoine italien.

Accordons toute sa place au témoignage précieux de notre bon Sigéric, mais arrêtons de lui attribuer, ainsi qu’à Canterbury un rôle qui appartient à d’autres centres de pèlerinage, avec une perspective bien différente pour l’Europe et la Méditerranée. Nous sommes en train de parler de l’axe routier qui depuis plus de 1000 ans joint le nord-ouest européen de la Galice, à travers la Toscane et Rome, au sud-est méditerranéen et à la Terre sainte.

Lentilles

Ne troquons pas notre droit d’aînesse pour un plat de lentilles cuisiné en Angleterre : d’autant moins que les Anglais, peuple aux nombreuses vertus, cuisinent mal. Ne plaisantons pas avec l’histoire ! »

 
Source : Site de Franco Cardini

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