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Scandale des ‘Pussy Riot’ : l’analyse d’un prêtre russe orthodoxe

11 avril 2016 | Publié dans Lieux saints | Écrire un commentaire
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Nadejda Tolokonnikova, chanteuse du groupe 'Pussy Riot'

Retraçant son propre itinéraire qui l’a mené du communisme à la prêtrise, Alexeï Ouminsky, prêtre orthodoxe russe d’origine polonaise, décrit le contexte de renouveau de la foi orthodoxe en Russie et donne une vision à la fois mesurée et exigeante du scandale des ‘Pussy Riot’ qui tranche avec les condamnations péremptoires d’observateurs extérieurs au contexte spécifiquement russe de cette affaire.
 
Cet article a été publié dans l’édition du 30 août du
Courrier de Russie.

Avant d’en venir à l’actualité religieuse de ces derniers jours, pourriez-vous nous décrire le chemin qui vous a mené à la prêtrise ?

Alexeï Ouminsky : Je suis né dans une famille athée, mon père était ingénieur, membre du Parti communiste, ma mère professeure de français, une famille typique de l’intelligentsia soviétique.


Comment le « processus religieux » s’est-il alors déroulé en vous ?

Je ne sais pas, j’étais un homme soviétique parfait, j’avais été pionnier puis membre du Komsomol, je portais toujours à l’école le foulard rouge et l’insigne avec le portrait de Lénine. Comme tout le monde d’ailleurs. Puis en 1967, je suis entré à la faculté pédagogique et y ai rencontré des gens qui savaient quelque chose de la religion.

« On m’a prêté l’Évangile pendant une nuit ! »

C’est à dire ?

Des gens qui avaient lu la littérature samizdat, Soljenitsyne par exemple, mais aussi des hippies qui connaissaient l’hindouisme… Les Évangiles, la Bible étaient interdits mais pour la première fois, l’un d’eux m’a prêté les Évangiles pendant une nuit, une nuit ! C’était comme une nouvelle planète pour moi, je découvrais de nouveaux livres, de nouvelles idées, des idées défendues… J’ai changé de vie, je me suis mis à porter les cheveux longs, à écouter du hard rock, à voyager en auto-stop dans l’Union, tout ce qui était interdit devenait intéressant pour moi.


Ce sont des idées dans un premier temps plutôt laïques ?

Oui, les idées de la dissidence, j’ai d’abord changé de mode de vie, de penser puis l’Église et les livres chrétiens ont pris de plus en plus d’importance dans ma vie. En 1970, à vingt ans, je me suis fait baptiser mais ce n’était pas pour autant le commencement de ma vie religieuse, c’était un pas important pour moi mais pas absolument religieux.


C’est-à-dire ?

Je me suis mis à porter la croix, à visiter les églises, qui étaient d’ailleurs interdites par la police aux jeunes gens, je me suis mis à beaucoup lire et réfléchir sur la religion, à rencontrer des croyants et c’est l’expérience de leur relation avec Dieu qui a représenté pour moi le pas décisif. J’ai alors compris que j’étais croyant, que je voulais devenir chrétien.


Comment êtes-vous devenu prêtre ?

J’ai étudié au séminaire puis ai été nommé curé à Kachira en 1990, une ville à une centaine de kilomètres de Moscou avec une grande cathédrale… détruite ! J’ai alors fait tous les métiers, en commençant par celui d’architecte !


Quelles impressions gardez-vous de cette ville dans les années 1990 ?

Des gens alcooliques, une ville détruite, des usines et des entreprises qui commencent à fermer, des chômeurs de plus en plus nombreux, une crise économique mais c’est aussi une période où les gens se sont mis à réfléchir et à reprendre le chemin de l’église. Ça a duré trois ans mais ce fut une période très importante de ma vie. Quand je suis parti, la cathédrale était reconstruite ! Et aujourd’hui encore, des gens de Kachira viennent me voir à Moscou.


Que représente la Russie pour vous, quelle image avez-vous d’elle ?

Le problème essentiel me semble être notre absence de mémoire historique, nous avons été, nous continuons à être un peuple soviétique et c’est aussi vrai parmi les croyants. Nous n’avons pas nommé le communisme, le stalinisme, comme le grand crime contre le peuple, contre nous-mêmes.

« Pour les communistes, l’homme ne coûte rien »

Pourquoi à votre avis ?

Parce que pour les communistes « l’homme ne coûte rien » et nous n’avons pas compris pourquoi aujourd’hui, en Russie, il ne coûte toujours rien.


Que faire pour le comprendre ?

Nous devons d’abord reconnaître que l’homme est fils de Dieu, qu’il est sa continuation, que Dieu et l’homme sont les deux grandes choses saintes mais en Russie, nous pensons que seul Dieu est saint et que l’homme est un ramassis de péchés, de bêtise. Pour Dieu, l’homme est saint mais pour nous, non, c’est le problème de notre peuple.


Quel rôle peut avoir l’Église russe dans cette prise de conscience ?

Son but doit être de changer le sens de notre humanité, pas dans le sens des droits de l’homme mais de faire que la personnalité de chaque homme, croyant ou pas, soit l’élément central. Les communistes ont tué le sens de l’homme, de l’humanité.


Avant d’aborder la visite du Patriarche russe en Pologne, quel regard portez-vous sur les relations entre ces deux peuples ?

Les Russes et les Polonais se sont souvent offensés mutuellement et pourtant, je sais qu’il y a plus de choses qui nous lient que de choses qui nous séparent.

« C’est toujours l’orgueil qui sépare »

Comme…

Nous lient l’Évangile, l’image du Christ, la volonté de créer un pays chrétien. Le peuple polonais est peut-être le peuple le plus chrétien d’Europe. Etre polonais, c’est, je crois, être catholique pour la plupart des Polonais. Nous sépare l’orgueil, toujours l’orgueil, c’est toujours l’orgueil qui sépare. Les Polonais sont très orgueilleux et les Russes aussi !

Alexeï Ouminsky

Comment avez-vous ressenti la visite du Patriarche russe en Pologne ?

L’un de mes grands-pères était Polonais, c’est donc peut-être le sang polonais qui parle mais elle m’a semblé très importante. Tout d’abord, c’est la première visite d’un patriarche russe en Pologne, la première visite dans l’histoire ! Et puis, ce qu’a dit le Patriarche me paraît essentiel : « Nous devons prier les uns pour les autres et nous pardonner. »


Cette visite va-t-elle changer les relations entre les deux pays ?

Je le crois oui. Le monde devient de plus en plus laïque et d’une certaine manière plus opposé à l’Église, il y a une agressivité de plus en plus forte envers l’Église et les chrétiens. Nous pourrions nous rassembler sur quelques choses essentielles comme l’amour, la vérité, la croyance en notre Dieu et alors les Polonais et les Russes se rassembleront, tous les chrétiens se réuniront.

« Pussy Riot fait entrer l’Église russe dans une période nouvelle »

strong>Un tout autre sujet, qui a fait la une d’un grand nombre de journaux dans le monde : la condamnation des membres du collectif Pussy Riot à une peine de deux ans de colonie pénitentiaire. Qu’en pensez-vous ?

Il y a désormais dans l’Église russe un espace de discussion, nous partageons les mêmes idées sur le dogme de notre foi mais nous pouvons avoir des positions sociales, politiques différentes et dans le cas de Pusssy Riot, nous avons vu s’exprimer des points de vue, au sein même de l’Église, très différents, voire extrêmes. Je pense pour ma part que cet évènement nous fait entrer dans une période nouvelle.


C’est-à-dire ?

La société attend des réponses de l’Église, il y a une attente très forte de la population en même temps qu’une volonté de l’Église de changer cette société. L’Église était présente dans l’armée, les hôpitaux, les prisons, les écoles mais la société attend désormais une présence plus globale, elle attend qu’on lui parle la langue de l’amour, de la miséricorde et ce qu’ont fait ces filles est une sorte d’examen pour nous.


Hum hum.

Ce qu’elles ont fait est terrible mais l’Église a la possibilité de parler avec elles, pas la langue de la haine mais la langue de l’amour car notre Christ a parlé la langue de l’amour.


Hm hm.

Ce qu’elles ont fait n’est pas héroïque mais terroriste, le terrorisme c’est ignorer la souffrance de l’autre. Elles pensent qu’elles défendent des idées très élevées, très vraies, qu’elles détiennent la vérité mais les autres souffrent de leurs agissements. Pour elles, notre souffrance ne vaut rien, encore une fois l’homme ne vaut rien ! Vous voyez, nous agissons encore en hommes soviétiques même quand nous luttons contre quelque chose de soviétique. La société attend un verdict mais l’Église doit parler à ces filles la langue de l’amour.


L’a-t-elle fait ?

Pas encore. Nous n’avons pas passé cet examen et c’est là une expérience absolument nouvelle pour nous. Jusqu’à maintenant, nous nous étions occupés de restaurer des églises et avions pensé que cela signait la renaissance ecclésiastique, mais pas encore. Nous devons naître comme chrétiens grâce à cette situation, c’est dans la douleur mais c’est la condition pour que nous devenions de véritables chrétiens.

 
Propos recueillis par Jean-Félix de La Ville Baugé
Source : Le Courrier de Russie

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