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Le Sommeil des sarcophages Accueil Dim. 20 Avr LE JOURNAL MEDIAPART LE JOURNAL LE CLUB Rechercher : Abonnez-vous ! Connexion utilisateur Identifiant :  Mot de passe : mot de passe oublié   Le Club Histoire & Archéologie Pierre Polomé 5 contacts 0 édition 7 billets 0 article d'édition 123 commentaires Ses contacts rimbus Alain Chavenon JOURNAL CESAR laufau tetard Histoire & Archéologie Thématiques du blog Arles . Gehry . Hoffmann . Toulon . archéologie . archéologie sous-marine . empire romain . hisroire . histoire . nécropole  0 Réaction alerter Partager Partager sur Facebook Partager sur Yahoo! Buzz Partager sur Del.icio.us Partager sur Wikio Partager sur Digg Partager sur Twitter @Envoyer Imprimer Augmenter Réduire Le Sommeil des sarcophages 20 avril 2014 |  Par Pierre Polomé L'architecte américano-canadien Frank Gehry a posé la première pierre de la fondation Luma à Arles le 5 avril, marquant symboliquement le début du grand chantier de réhabilitation des ateliers SNCF: le "campus Luma" désiré par la mécène Maja Hoffmann. Le site choisi est celui de la plus grande nécropole gallo-romaine, les Alyscamps, où reposent encore un millier de morts. Avec quelle place pour l'archéologie?Le préfet M. Cadot, le Président de la Région Paca M. Vauzelle, M. Hoffmann, F. Gehry, le maire H. Schiavetti © Pierre PoloméL'histoire a fait du bruit en novembre 2013: François Hebel, le directeur du festival des "Rencontres Photo" d'Arles, quittait son poste en mettant en cause le grand projet qui allait changer pour toujours l'écrin de sa manifestation, la friche industrielle laissée par la SNCF à l'est de la ville. Depuis sa prise de fonction en 2001, Hebel avait imposé, avec succès, le concept d'expositions de photographie contemporaine dans des bâtiments industriels ruinés. Bien que la réhabilitation complète du site, déjà "dans les tuyaux" depuis plusieurs années, prévoyait de nouvelles salles d'exposition, assurant la pérennité des "Rencontres", le changement prévu de décor altérait inacceptablement l'identité de la manifestation pour son directeur. © Pierre Polomé Les collectivités, Etat, Département, Région (qui a payé la rénovation de la Grande Halle classée), Ville, ont, elles, fait le choix de soutenir le projet "Luma", hautement financé, rénovateur, peut-être créateur d'emplois mais qui aura surtout l'avantage de fonctionner toute l'année alors que la manifestation photographique n'était qu'estivale. Outre ces espaces d'exposition, le "campus Luma" prévoit de nouveaux lieux pour l'Ecole Nationale Supérieure de Photographie et pour les éditions Actes Sud. Cependant, les onze et quelques hectares du site, ravagés par le Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) au dix-neuvième siècle, ne vont pas sans poser quelques problèmes aux aménageurs, notamment l'érection de la "tour" de Frank Gehry, haute de 57 mètres, ou la présence d'un substrat archéologique encore dense dans certaines zones. Plan du Campus Luma © Luma/GehryMais avant d'aborder ces points épineux, qui révèlent le mille-feuilles historique non seulement d'Arles mais aussi de la France romanisée en général, il faut planter le décor.La nécropole romaine et médiévaleCarte des nécropoles © MDAAComme le raconte l'exceptionnelle collection de sarcophages du Musée Départemental Arles Antique (MDAA), la colonie romaine d'Arelate possédait cinq cimetières disposés de part et d'autre des principales voies de pénétration, à l'instar de la majorité des villes romaines. Ces nécropoles, encore bien visibles dans le cas de Rome ou de Pompéi, se trouvaient toujours à l'extérieur des remparts et donnaient l'impression aux visiteurs d'être accueillis par les ancêtres qui, de la sorte, participaient à l'activité urbaine. A Arles, une de ces villes des morts, "les Champs Elysées", s'étendait depuis la porte Auguste  (aujourd'hui rebaptisée "Portagnel" car elle était le lieu de passage des bergers vers les pâturages) le long de la via Aurelia qui reliait la colonie à Rome et filait dans l'autre sens vers d'autres colonies qui correspondent aux villes modernes de Nîmes, Agde, Béziers et Narbonne. Sarcophage de Marcia Romania Celsa © MDAAAux Alyscamps (selon la provençalisation du nom), on pratiqua dès la fin du Ier siècle avant J.-C. surtout les incinérations, les cendres étant enfouies proches du rempart - site du cimetière moderne -, puis on généralisa les inhumations en même temps que s'agrandissait la nécropole vers le sud et l'est. Pour quelle population? Le nombre de places dans l'amphithéâtre montre que la ville était habitée par environ vingt mille personnes au Ier siècle après J.-C.. Aux besoins funéraires de cette population s'ajoutaient les corps acheminés par bateaux pour être enterrés aux Alyscamps, l'aura de la nécropole grandissant au fur et à mesure des siècles. Enceinte de l'église Saint Honorat © Ville d'ArlesBien que l'on n'ait pas localisé avec précision sa sépulture, on sait que le martyr arlésien Genest (Genesius) du troisième siècle fit beaucoup pour la renommée du site et "aux Ve et VIIe siècles, les auteurs chrétiens rappellent volontiers que la ville, l'urbs Genesii, était protégée par le sang et le corps du martyr" (in brochure "Le Parc des ateliers d'Arles", Ville d'Arles, 2010). De façon remarquable, le cimetière a évolué de païen à paléo-chrétien et chrétien, se couvrant de chapelles et d'une basilique. L'église Saint-Honorat, toujours visitable aujourd'hui, a été "construite à partir du XIe siècle, remplaçant une église préromane dont la date reste incertaine".Les Alyscamps, où l'on se fait enterrer du Ier siècle avant jusqu'au XVe siècle, nécropole célèbre, ne manquent pas de générer de nombreuses légendes et affabulations durant le Moyen-Âge. Dante évoque les Alyscamps dans L'Enfer; on raconte dans une chanson de geste que des sarcophages y seraient sortis du sol pour accueillir les morts de la bataille de Roncevaux; un courant "miraculeux" du Rhône déposerait non loin les corps désireux de profiter de la proximité des saintes reliques... Les pèlerins faisaient le plein de ces récits fantastiques lors de leur halte arlésienne sur les chemins de Compostelle, puis les colportaient. Renaissance et dix-neuvième siècleA la fascination du site correspondent son appropriation, sa prédation mais aussi sa destruction dans un cocktail durable. En effet, dès avant la Renaissance, des Arlésiens font commerce d'objets venant de la nécropole ou se servent de sarcophages en guise d'abreuvoirs. Des pillages ont lieu, parfois par des personnalités de passage. Ainsi de Charles IX et sa mère Catherine de Médicis qui, en 1564, font charger un navire de sarcophages en marbre, de statues et colonnes, un navire qui coulera finalement dans le Rhône à hauteur de Pont-Saint-Esprit. Canal de Craponne © Pierre PoloméVingt ans plus tard, on creuse en plein milieu du site le canal de Craponne, un chantier d'utilité publique puisqu'il amène l'eau de la Durance pour irriguer l'agriculture locale. Les premières tentatives de protection voient le jour, notamment de la part des Frères Minimes qui s'installent dans le couvent des Capucins en bordure des Alyscamps. Musée de plein air © Ville d'Arles"On doit néanmoins au père Dumont, le premier, et éphémère, musée archéologique d'Arles" signale Dominique Séréna-Allier, directrice du Museon Arlaten, à propos de la mise en valeur, en plein air, d'éléments de la nécropole, sarcophages, cippes, statues (1784). C'est la préfiguration du MDAA. La Révolution entraîne ensuite l'abandon et la dégradation par manque d'entretien. Les Alyscamps de Paul GauguinLe sommet de cette ambivalence, reconnaissance/destruction, est atteint durant le dix-neuvième siècle. D'un côté, les Alyscamps conviennent à la sensibilité romantique par l'atmosphère des ruines, les sarcophages éparpillés, la promenade sous les cyprès jusqu'à l'emblématique clocher de Saint-Honorat. Alexandre Dumas, Chateaubriand ("je n'ai jamais rencontré de lieu qui m'ait plus tenté pour y mourir"), Van Gogh et Gauguin immortalisent ce pittoresque endroit. Dans la Revue des Deux-mondes,  on lit que "la mort est plus sérieuse, plus touchante aux Alyscamps d'Arles". L'inspecteur général des Monuments historiques Prosper Mérimée fait classer l'église Saint-Honorat "monument historique" en 1840, la nécropole devant attendre encore jusque 1862 pour obtenir la protection donnée par ce statut. Vue aérienne avant l'incendie © Ville d'ArlesEntre temps, comme l'explique volontiers le directeur du service Patrimoine de la Ville d'Arles, Bouzid Sabeg, "il fallait créer la grande voie ferrée du PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) qui passait par Arles. Le député Lamartine [Alphonse de Lamartine, 1790-1869] s'est battu pour que ça passe par Arles. Il y avait une activité économique à Arles depuis l'Antiquité, c'était le port de transfert de charge, le quartier de la Roquette était celui des mariniers. Si les trains de marchandise ne passaient pas par Arles, la ville allait capoter. Les mariniers devaient devenir cheminots. Il y eut jusque 1800 ouvriers aux ateliers "SNCF" [en 1920]. On est hors de la ville. La ville a commencé à se développer hors de ses remparts à la fin du XIXe et début XXe siècle. Jusque-là, autour de la ville, c'était des zones agricoles, des marécages, l'urbanisation est venue alors. Les Alyscamps sont à l'est de la ville ancienne. Le PLM a très industrialisé cette zone, fréquentée par des bergers et des agriculteurs, pour que les trains qui venaient du Nord puissent filer vers Aix et surtout Marseille." Entrée des ateliers fin XIXe siècle © Ville d'ArlesEn 1842, le site est choisi pour des raisons économiques. L'ancienne nécropole est grandement saccagée par le perçage de la voie ferrée du PLM, puis par la construction des ateliers de l'ancêtre de la SNCF (qui, elle, naît en 1938) de 1844 à 1856, ateliers de construction et de réparation des machines, voitures et wagons. Impact PLM sur le site © Pierre PoloméAu XXe siècle, les ateliers se modernisent, se spécialisent, se dotent d'un centre social, d'un cabinet médical, d'une cantine et d'une bibliothèque, sur une douzaine d'hectares. C'est l'un des principaux employeurs de la ville, acteur de son développement et de sa démographie, "un lieu d'excellence et de fierté pour ceux qui y travaillaient, les cheminots" (brochure "Le Parc des ateliers d'Arles") .Vingt-et-unième siècleMais, "durant la seconde moitié du XXe siècle, tombés en désuétude, obsolètes, les Ateliers ferment en 1984, événement marquant profondément la ville. Le site, après 130 ans de fonctionnement, garde cependant toujours la tâche d'un péché originel, la destruction irréversible des Alyscamps." (brochure "Le Parc des ateliers d'Arles"). Restauration de la Grande Halle © Ville d'ArlesLa suite est connue: l'arrivée des Rencontres photo sur le site, la construction d'un IUT, la rénovation de la "Grande Halle" par la région PACA entraînent les Alyscamps vers un renouveau, davantage tourné vers les industries culturelles. C'est dans cette perspective que Maja Hoffmann imagine sa "fondation Luma", en fait la réalisation d'un projet plus ancien de musée de la photo dans une version repensée et plus contemporaine, un ensemble architectural abritant divers espaces d'exposition, de documentation et archives, de spectacles, produisant sa propre énergie, en compagnie d'une nouvelle implantation de l'Ecole Nationale Supérieure de la Photographie (ENSP) et des éditions Actes Sud. Pour la fille de Luc Hoffmann, dont la famille est considérée comme la deuxième fortune de Suisse, héritière et actionnaire de l'entreprise pharmaceutique Roche, membre de nombreux conseils d'administration dont les Rencontres Photo Arles, la Tate à Londres, le Palais de Tokyo, le New Museum of Contemporary Art de New York, il faut un point d'orgue à ce "campus Luma" et ce sera un bâtiment au design très contemporain signé par Frank Gehry. Les Alyscamps seront donc le lieu de la cohabitation de patrimoines de toutes les époques: gallo-romain, médiéval, moderne et contemporain. Le site archéologiqueAllée de sarcophages en calcaire © Ville d'ArlesIl n'y a jamais vraiment eu de fouilles proprement dites sur le site de la nécropole des Alyscamps. On y observe facilement des restes de l'aqueduc romain qui amenait l'eau des Alpilles et c'est "dans le talus du chemin" que l'archéologue F. Benoit a trouvé un ensemble de sarcophages en bordure de l'ancien couvent des Minimes. En 2006, lors des travaux de réhabilitation de la Grande Halle, le diagnostic de F. Raynaud décrivait différentes phases d'inhumations paléo-chrétiennes, fosses creusées dans le rocher, tombes en amphores, sous dalle, avec traces de bois et clous de cercueil, des sarcophages en calcaire tendre (beaucoup plus courant que les sarcophages en marbre!) que l'on peut même encore voir in situ sur le flanc de l'extraordinaire "îlot des Mouleyrès". Îlot des Mouleyrès © Pierre PoloméCette éminence rocheuse a été créée par le creusement de la voie ferrée et permet d'observer, comme une tranche de gâteau, la couche rocheuse surmontée de terre traversée par des sarcophages, eux-mêmes surmontés d'un mas et d'une chapelle romane! Remploi d'une épitaphe © Ville d'ArlesCitons aussi une épitaphe en marbre remployée dans un mur des ateliers "SNCF", des incinérations et sarcophages découverts lors des travaux de la maison de retraite "la résidence des Alyscamps" en 1976, des restes d'un possible mausolée découvert par des ouvriers en 1885. Enfin, "il est à souligner que des diagnostics archéologiques réalisés dans le quartier de la Genouillade en 2002, par C. Richarté, et en 2003 et 2005 par Fr. Raynaud, ont montré que les niveaux archéologiques antiques ont totalement été détruits par les travaux du XIXe siècle. Seuls quelques tessons du Haut Empire, "piégés dans les anfractuosités du rocher", ont été recueillis en 2002 par C. Richarté à une cinquantaine de mètres à l'est de la chapelle de la Genouillade." (brochure op.cit.). Pourtant, c'est un site archéologique majeur. A la fin de l'activité de la SNCF, il n'était pas "menacé" par un projet immobilier d'ampleur et logiquement, malgré sa richesse incontestable, aucune fouille n'avait été programmée sur cet emplacement certes complexe et soumis à de nombreuses contraintes. Celles-ci vont apparaître clairement dans le diagnostic archéologique rendu par l'Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) PACA à l'occasion de la première demande de permis de construire soumise par les acteurs de LUMA. Le diagnostic archéologiquePotentiel archéologique © Inrap/Drac Paca/Ville d'ArlesLa loi sur l'archéologie préventive promulguée en 2001 et amendée en 2003 impose la réalisation d'un diagnostic archéologique dès lors qu'un projet de construction est susceptible d'avoir un impact archéologique. Dans le cas des Alyscamps, comme l'explique Xavier Delestre, conservateur général du patrimoine au Ministère de la Culture et de la Communication et conservateur régional de l'archéologie à la DRAC PACA, "l'arrêté de prescription de diagnostic archéologique émis par la préfecture de Région de l'INRAP devait permettre d'estimer l'importance des niveaux archéologiques, le niveau d'enfouissement et de l'empilement des sarcophages". Il faut alors répondre à la question: quelle est la densité des vestiges? Sachant que jusqu'à l'invention de la pelle mécanique au XXe siècle, les hommes "empilaient" sans pouvoir faire place nette... "L'INRAP a été chargé de procéder à ce diagnostic, 10 % de la superficie du site, réparti sur l'ensemble des terrains concernés, ont été sondés". Cette opération a confirmé qu'on était bien sur l'emprise du site, malgré des constructions récentes, et qu'on pouvait s'attendre à fouiller un millier d'inhumations, dont au moins une centaine de sarcophages (probablement 95% en calcaire et quelques pièces en marbre), des inhumations plus modestes, en pleine terre, en amphore, sous des lauzes. Inhumation "en amphore" © Ville d'ArlesDès lors, une fouille s'imposait avant la construction des bâtiments du campus Luma, une fouille longue et techniquement complexe. Selon Xavier Delestre, il faut actuellement environ une semaine pour fouiller une sépulture dans les règles de l'art. Les sarcophages posent des problèmes spécifiques de gestion et de stockage, notamment à cause de leur poids individuel proche de la demi-tonne. Au delà de la question de la conservation qu'aurait posée ces découvertes, la réalisation d'une fouille préventive aurait été d'une extraordinaire complexité eu égard à la pollution importante des terrains de surface. Les métaux lourds, les dégagements d'arsenic, dans un pays de mistral, auraient imposé aux archéologues un nombre d'heures de travail limité par jour et dans des combinaisons spécifiques. Il fallait compter en années de fouille. Malgré ces difficultés, l'investissement financier restait raisonnable. Comme le décrit l'historien Jean-Paul Demoule, ancien directeur de l'INRAP et qui fut à l'origine de la loi de 2001, "dans le premier projet, sur un budget global de 500 millions de réhabilitation du site, l'archéologie avait été chiffrée à 5 millions. Ca paraît beaucoup mais c'est seulement 1 % du coût des travaux, ce qui est la norme. Pour une autoroute ou une ligne TGV, l'archéologie représente en moyenne 1 %, qui est répercuté sur les usagers (dans le coût du péage). À comparer avec les 15 % des actionnaires... On pousse souvent des cris en disant que l'archéologie coûte cher et à l'époque, même le maire d'Arles avait trouvé ce montant élevé. Je lui ai rappelé qu'Arles était aussi une ville gallo-romaine et elle tire une partie de son attrait de ça. On ne peut pas se plaindre que ça coûte de détruire définitivement quelque chose."Paysage et designTour Gehry © Luma/GehryComparaison tour GehryUn autre problème s'est alors posé, celui de l'impact paysager de la tour dessinée par Frank Gehry qui culmine à 57 mètres (soit trois fois moins que la tour CMA-CGM dans les docks de Marseille et six fois moins que la tour Eiffel). Les Alyscamps, qui figurent sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, sont protégés au titre des Monuments historiques (loi 1913) et à celui de la loi sur la protection des sites (loi 1930). Dans l'environnement plat de la Camargue, Arles a été construite sur une butte rocheuse et l'érection d'un bâtiment de la taille prévue par Gehry ne peut manquer d'occuper l'horizon. "En tirant une ligne droite sur le plan, se souvient Bouzid Sabeg, on pouvait voir que la tour allait cacher la perspective de Saint-Honorat des Alyscamps. Miterrand le ministre de la culture est venu plusieurs fois. Il y a eu beaucoup de discussions, de réunions, et finalement les "Bâtiments de France" ont bloqué le permis". Pour le directeur du patrimoine de la Ville d'Arles, sur la même longueur d'onde que le maire Hervé Schiavetti depuis le début, c'est à dire en faveur du projet Luma de façon générale, ce blocage reste incompréhensible. D'autant que "dans le nouveau plan d'aménagement actuel, qui a reçu le permis, la tour, de même taille, est plus haute sur la colline de près de dix mètres. Donc, elle est plus gênante dans la perspective urbaine selon les critères précédents" constate-t-il. Mais pour beaucoup d'Arlésiens, la polémique tournait plutôt autour du style architectural, de la patte Gehry. Traditionaliste, attachée à son patrimoine Unesco, une partie de la population avait mal ressenti la construction du Musée de l'Arles Antique par Henri Ciriani en 1995, le musée "bleu" (pourtant à l'écart du centre ancien). La présentation de la maquette et des projections 3D du bâtiment emblématique de Luma ne leur a pas forcément mieux plu... Arles contemporaine © Actes Sud/Ville d'ArlesPour tacler le problème, les éditions Actes Sud et la Ville d'Arles ont co-édité un ouvrage consacré à "Arles contemporaine" qui met en évidence la relation plutôt harmonieuse entre le territoire et les créations architecturales, à travers des réalisations comme l'hôpital Imbert, la résille de la Grande Halle ou la Fondation Van Gogh. Pour Bouzid Sabeg, il suffit, pour être convaincu, de considérer le cas de la tour d'Auguste Perret à Amiens, construite dans les années 1950 à quelques minutes à pied de la cathédrale, dont plus personne aujourd'hui ne conteste l'importance dans le patrimoine de la ville d'Amiens. Tour Gehry projection urbaine © Ville d'ArlesJean-Paul Demoule prend des exemples plus illustres encore: "Quand les Romains ont construit les arènes d'Arles, ils ne se sont pas arrêtés parce que ça allait détruire le paysage. idem pour le Centre Pompidou. J'ai trouvé ces polémiques misérables et gagne-petits. Quand on a un architecte comme Frank Gehry et une dame qui fait un chèque de 200 millions, on ne dit pas que le projet va gâcher la vue. A Arles, on avait une friche industrielle, un projet et le financement et... les bureaucrates du Ministère viennent dire "il faut pousser la tour plus loin". A Paris, une commission des Monuments historiques s'est positionnée contre. Les ministres successifs n'ont pas été clairs, notamment Frédéric Mitterrand. Or, les gouvernements de droite désignent souvent le mécénat comme solution pour la culture. On avait le mécénat mais on lui a compliqué la vie. - Voyez aussi la fondation Pinault, à Venise et non à Paris. C'est incohérent - Les administrations se tiraient dans les pattes et on a essayé de faire porter le chapeau à l'archéologie, notamment Mitterrand dans une de ses déclarations. Or ce n'était pas un problème archéologique mais de perspective paysagère, des Bâtiments de France." Les bulldozers à l'oeuvreChantier Luma vue 1 © Pierre PoloméChantier Luma vue 2 © Pierre PoloméChantier Luma vue 3 © Pierre PoloméMaja Hoffmann et Frank Gehry ont donc revu leur copie arlésienne, alors que des villes comme Lyon leur déroulaient le tapis rouge. Dans ce nouveau plan, accessoirement moins onéreux, la tour problématique ne change pas de taille ou d'aspect mais d'emplacement: elle passe du centre du site à son côté nord, se rapprochant du boulevard Victor Hugo, là où elle ne risque pas d'avoir un impact archéologique. La solution adoptée pour le secteur plus sensible révélé par le diagnostic, au sud, c'est la mise en réserve, ou en sommeil, du sous-sol archéologique sous un jardin paysager. De cette façon, souligne Xavier Delestre, "on peut préserver les zones les plus denses en vestiges et permettre l'installation du projet sans porter atteinte au sous-sol. Dans 100 ans ou plus, avec d'autres méthodes, on pourra exploiter ce site qui est à présent mis en réserve. On est donc en conformité avec la loi de prévention archéologique, tout en répondant à la nécessité de l'aménagement du territoire." Il est certain que la fouille aurait permis des avancées sur de nombeux points, la démographie ou l'état sanitaire des populations durant l'antiquité, mais elle n'est que reportée, pour autant que l'on se donne les moyens du respect de l'intégrité de la réserve archéologique. Au final, pour le Conservateur régional de l'archéologie, la solution mise en oeuvre est "exemplaire car elle permet de garantir une conservation in situ des vestiges archéologiques et la faisabilité de ce projet culturel. A cet égard, pour la première fois sur ce site, se conjuguent positivement passé et futur". A Arles en 2014, alors que le Musée Départemental Arles Antique (qui "n'est plus agréé pour les fouilles préventives depuis sa départementalisation", comme nous le rappelle son directeur Claude Sintès) poursuit des fouilles "programmées" sur le site de la Verrerie et que l'archéologue sous-marin Luc Long travaille sur les résultats de sa campagne dans le Rhône l'été dernier (la découverte notamment d'un mystérieux coffre), les bulldozers ont déjà changé le visage du parc des Ateliers, futur Campus Luma, sous la maîtrise d'ouvrage de l'Agence Régionale d'Équipement et d'Aménagement (AREA). Le projet innovant de Maja Hoffmann, qui comprend aussi un grand parking, ne va donc pas endommager le patrimoine historique des Alyscamps, ce qui serait un changement de paradigme, de reconnaissance/destruction à reconnaissance/protection. Par contre, avec une ouverture prévue en 2018, une activité qui a déjà commencé depuis plusieurs années hors les murs et une grande ambition architecturale et culturelle, il va très certainement changer le futur de la ville d'Arles et de sa région. Alyscamps archéologie préventive Arles DRAC PACA Gehry Hoffmann nécropole patrimoine SNCF Qui sommes-nous ? Nous contacter FAQ Journal imprimé Mentions légales Charte éditoriale CGV Technique Newsletter Email : * S'inscrire Non Je m'identifie Identifiant :  Mot de passe : mot de passe oublié Je m'abonne à partir de 1EUR seulement