Au col de Surenen - Alpes bernoises
Au col de Surenen – 2 291 mètres, indique un panneau avec une précision toute suisse –, la splendeur du paysage saisit. Vers l’est, le regard plonge au-delà des pentes boisées en direction du lac d’Uri aux eaux vertes, de l’étroite surface cultivée et du village d’Altdorf, nouveau Lilliput où les hommes ne mesurent probablement pas plus de 6 pouces, derniers habitants d’une Suisse encore riante. À l’ouest, plus une seule âme. Un enchevêtrement de versants, de falaises déchiquetées, d’éboulis parsemés de névés, de pics blanchis et de pentes couvertes d’une herbe rase qui s’effondrent en dessinant une vallée glaciaire dominée par le lointain Titlis coiffé de glace, tandis que, de chaque côté du col, des sommets de près de 3 000 mètres montent la garde à l’entrée du royaume.
Voilà : j’y suis enfin, à cette porte tellement redoutée ! Point de neige pour me barrer la route, ou si peu, grâce à la chaleur des trois derniers jours. Cependant, je l’ai échappé belle car, la semaine passée, d’après le livre d’or du refuge, deux Autrichiens ont été bloqués ici par une tempête.
Il faudrait plutôt l’appeler Hütte, cette robuste construction de bois qui excède à peine la taille d’une cabane, à quelques mètres en contrebas du col, et dans laquelle je décide de passer la nuit. Dans l’unique pièce de 4 mètres sur 3, un banc fixé au mur court sur trois côtés ; devant : une table aux pieds de bouleau dont on n’a pas enlevé l’écorce, et un autre banc en vis-à-vis. Un miroir ébréché au mur, une armoire à pharmacie – « Ne s’en servir qu’en cas d’urgence » –, une poubelle et une urne cadenassée pour les donations. Trois restes de bougies éméchées à force d’avoir brûlé, et pas d’allumettes. Au-dessus de la fenêtre ornée de rideaux à petits carreaux rouges et blancs qui s’ouvre en direction d’Engelberg, un crucifix. C’est tout. Que demander de plus ? De l’eau ? À dix pas, le ruissellement des congères se termine en cascade pour la douche glacée du matin, tandis qu’un peu plus loin un névé s’épuise en reflets mouillés et donne à ce coin de montagne des airs de vasière à marée basse.
Du fond de la vallée monte un tintinnabulement ininterrompu de clochettes de mouton. Venant d’ailleurs, de nulle part, les notes plus ventrues des sonnailles des vaches. Oubliant la servitude des kilomètres, je consacre la fin d’après-midi à goûter ce paysage d’exception en compagnie de marmottes au pelage gris qui promènent leur frimousse curieuse entre les rochers. Comme elles, je paresse au soleil finissant et en profite pour achever les Promenades dans Rome. Ce cirque vaut bien le Colisée de Stendhal… Quant au volume, il partira dès demain par la poste pour l’Italie.
À 19 heures, plus un seul randonneur car la civilisation se situe à plus de quatre heures de marche de chaque côté. Le lieu est si sauvage que cela pourrait être quatre ans. Ah ! s’ils savaient, ces marcheurs à la petite journée, dans quel luxe je vais passer la nuit ! Qu’importe la dureté des bancs sur lesquels je vais tenter de dormir… L’obscurité a noyé les vallées. Les troupeaux sont rentrés à l’étable, puis le crépuscule s’est mué en noirceur. Là-haut, les sommets se découpent en ombres chinoises sur le ciel d’encre, le vent siffle et les étoiles s’allument au firmament. Ce soir, la montagne entière m’appartient.
,cf le livre Pèlerin d’Occident pp. 78-79

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