Récits d’un pèlerin russe

Les Récits d’un pèlerin russe, un des fleurons de la littérature russe orthodoxe populaire, paraissent pour la première fois à Kazan en Russie vers 1870 sous la plume d’un auteur anonyme. Racontant l’histoire simple, les aventures et la vie spirituelle d’un paysan russe du XIXe siècle en quête de Dieu, le récit fait pénétrer le lecteur au coeur de la campagne russe peu après la guerre de Crimée (1854-1856) et avant l’abolition du servage en 1861.
Jeune homme d’une trentaine d’années ayant perdu femme, maison et travail, le paysan entre un dimanche à l’église et y entend ces mots de saint Paul : "Priez sans cesse" qui résonnent en lui comme une révélation. Il part alors sur les routes pour chercher l’homme capable de lui en expliquer le sens et de lui en enseigner l’usage. Défilent alors sous les yeux du lecteur des paysages fascinants de la Russie, ainsi qu’une galerie de portraits souvent pittoresques : paysans, fonctionnaires, commerçants, artisans, nobles, membres de sectes, instituteurs, mais aussi ermites ou prêtres de campagne auprès desquels l’homme cherche sans cesse à comprendre le chemin vers le salut.
Dans sa recherche de Dieu, le pèlerin rencontre un starets (un "ancien") qui l’introduit à la Prière de Jésus, sa seule véritable nourriture. Peu avant de mourir, le starets lui confie un exemplaire de la Philocalie (où la quête de Dieu est perçue comme "l’amour de la beauté"), un recueil d’écrits des grands maîtres de la spiritualité de l’Église d’Orient entre le IVe et le XIVe siècle et qui fut publiée en 1782 par Nicodème, un moine de l’Athos. Ainsi va le pèlerin, avec seulement deux livres au fond de sa besace : la Bible et la Philocalie, pour l’aider à trouver le chemin de la perfection spirituelle.
Prier sans cesse

Par la grâce de Dieu, je suis homme chrétien, par actions grand pécheur, par état pèlerin sans abri, de la plus basse condition, toujours errant de lieu en lieu. Pour avoir, j’ai sur le dos un sac avec du pain sec, dans ma blouse la sainte Bible et c’est tout. Le vingt-quatrième dimanche après la Trinité, j’entrai à l’église pour y prier pendant l’office ? on lisait l’Epître de l’Apôtre aux Thessaloniciens, au passage dans lequel il est dit : Priez sans cesse. Cette parole pénétra profondément dans mon esprit et je me demandai comment il est possible de prier sans cesse alors que chacun doit s’occuper à de nombreux travaux pour subvenir à sa propre vie. Je cherchai dans la Bible et j’y lus de mes yeux exactement ce que j’avais entendu il faut prier sans cesse, prier par l’esprit en toute occasion, élever en tout lieu des mains suppliantes. J’avais beau réfléchir, je ne savais que décider.
Que faire pensai-je où trouver quelqu’un qui puisse m’expliquer ces paroles ? J’irai par les églises où prêchent des hommes en renom, et, là peut-être, je trouverai ce que je cherche. Et je me mis en route. ![]()
Vers Jérusalem via Odessa

Enfin, j’arrivai à Irkoutsk. Après m’être incliné devant les reliques de saint Innocent, je me demandai où aller désormais. Je n’avais pas envie de rester longtemps dans la ville, car elle était très peuplée. Je marchais dans la rue en réfléchissant. Soudain, je rencontrai un marchand du pays, qui m’arrêta et me dit :
- Tu es pèlerin ? Pourquoi ne viens-tu pas chez moi ?
Nous arrivâmes dans sa riche maison. Il me demanda qui j’étais et je lui racontai mon voyage. À ces mots, il me dit :
- Tu devrais aller jusqu’à l’antique Jérusalem. Là-bas, il y a une sainteté à nulle autre pareille !
- J’irais avec joie, lui répondis-je, mais je n’ai pas de quoi payer la traversée, car il y faut beaucoup d’argent.
- Si tu veux, je t’indiquerai un moyen, dit le marchand ? l’année dernière, j’ai envoyé là-bas un vieillard de nos amis.
Je tombai à ses pieds et il me dit :
- Écoute, je te donnerai une lettre pour mon fils, qui est à Odessa et fait du commerce avec Constantinople et, de là, ses bureaux te paieront le voyage jusqu’à Jérusalem. Ce n’est pas si cher.
À ces mots, je fus rempli de joie, je remerciai beaucoup ce bienfaiteur et je remerciai surtout Dieu qui manifestait un amour si paternel envers moi, pécheur endurci, ne faisant aucun bien ni à lui ni aux autres, et mangeant inutilement le pain d’autrui.
Je suis resté trois jours chez ce généreux marchand. Il m’a donné une lettre pour son fils et je vais maintenant à Odessa dans l’espoir d’atteindre la sainte ville de Jérusalem. Mais je ne sais si le Seigneur me permettra de m’incliner devant son sépulcre vivifiant.
Récits d’un pèlerin russe
Ed. du Seuil
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