Comte de Pardieu

Les précurseurs ont depuis longtemps rouvert la route du Levant lorsque, au milieu du XIXe siècle, le comte de Pardieu se rend en Égypte et en Terre sainte. Déjà touriste et encore pèlerin, le voyageur qui donne à son ouvrage le titre d’Excursion en Orient participe à ce courant né de l’engouement pour l’orientalisme et de la facilité croissante des transports.
Facilité du voyage
Autrefois on employait trois jours pour aller du Havre à Paris, et l’on faisait son testament lorsqu’on devait dépasser les frontières du royaume. Alors un homme qui arrivait d’Orient, qui avait vu des Turcs, était un être phénoménal ; on ne le regardait pas sans une certaine vénération. La vapeur a bien simplifié les voyages. Quelques mois de liberté, quelques mille francs d’économie à dépenser, avec cela vous parcourez l’univers sans la moindre difficulté. Vous partez de Paris pour aller coucher la semaine suivante à Alexandrie ou Constantinople. Dans un salon de Paris, on parle maintenant de l’Orient, des Indes, de la Chine, comme on parlait autrefois de Rouen ou d’Orléans. Celui qui n’a fait que les voyages vulgaires d’Italie, de la Suisse ou des bords du Rhin, ose à peine se mêler à la conversation. La terre est décidément trop petite pour les touristes : il faudra inventer un autre monde à parcourir.
Le 31 juillet 1849, à huit heures du matin, nous quittions la cour des Messageries générales pour commencer notre voyage, et nous diriger en ligne vers Alexandrie. ![]()
Jérusalem
Devant nous, à l’extrémité du plateau, apparurent tout à coup des murailles crénelées. Les Arabes crièrent El-Kods ! (la Sainte) et nous, nous nous découvrîmes avec enthousiasme devant JERUSALEM ! C’était en effet Jérusalem que nous avions devant nos yeux. C’est dans ces murs que s’étaient accomplis les principaux mystères de notre foi. C’était la ville sainte par excellence. Mar-Elias est à peu près à demi distance de Bethléem et de Jérusalem, à une forte lieue de chacune. Derrière nous apparaissait toujours Bethléem sur la cime de sa montagne et, en avant, Jérusalem. Nous pouvions voir en même temps le berceau et le tombeau de Dieu fait homme. Là le mystère de l’incarnation, ici la rédemption.
La route que nous suivîmes, en descendant un plateau aride, était pleine de monde. Des moines grecs et catholiques, des Arabes, des Syriens, des soldats, des kawas allaient et venaient. Des cavaliers armés de longues lances galopaient en nous voyant, et faisaient la fantasia pour nous montrer leur adresse. De nombreuses caravanes de chameaux, des ânes, des mules, suivaient la route poudreuse. Tout annonçait l’approche d’une grande ville.
De là, Jérusalem, dont on voyait quelques édifices, quelques minarets dépassant les hautes murailles crénelées, n’avait nullement l’aspect ruiné que je m’attendais à lui trouver. Quant à la campagne, à part quelques bois rares d’oliviers, elle me parut assez aride. Comme je venais du désert, je fus moins saisi de cet air de désolation qui frappe ordinairement les personnes qui y arrivent par les jolies plaines de Jaffa. C’est plus tard que je remarquai cet aspect de stérilité qui montre qu’une malédiction a passé par là. ![]()
La grotte de la nativité à Bethléem

On nous donna à chacun une bougie allumée, et nous descendîmes les quinze marches d’un escalier qui se trouvait au bout de l’église. Nous entrâmes d’abord dans plusieurs chapelles et grottes souterraines. Dans l’une avait été déposé le corps de saint Jérôme, ce Père de l’Église qui avait quitté le monde et ses plaisirs, pour venir vivre, travailler et mourir à Bethléem. On montre la chambre dans laquelle il écrivait la Bible. On voit aussi le tombeau de sainte Paule et de sainte Eustochie, ces deux illustres Romaines qui renoncèrent à la pompe et aux grandeurs pour l’étable de Bethléem. Saint Eusèbe fut enseveli dans une autre de ces grottes. Les corps de tous ces saints ont été transportés à Rome. Nous arrivâmes ensuite à la chapelle des SS Innocents, où, dit-on, furent recueillis les corps d’une partie des victimes de la barbarie d’Hérode. Dans chacun de ces lieux, il y a un autel surmonté d’un tableau qui représente les saints dont les corps y ont été déposés.

de Jésus - Grotte de la Nativité
Enfin, nous entrâmes dans une autre grotte souterraine, éclairée par de nombreuses lampes. Je m’arrêtai sur la porte, vivement ému. C’est dans cet emplacement même que, il y a près de dix-huit siècles et demi, naissait un enfant qui devait changer la face du monde. Même pour l’incrédule, ce fait rappelle le fait le plus important dans ses conséquences, que l’histoire ait retracé. Mais, pour le chrétien, comme cette grotte est imposante ! C’était donc là, au fond de ce souterrain, à la place même où était cet autel de marbre éclairé par de riches lampes, orné de fleurs et de draperies. C’était là qu’un Dieu voulut naître d’une vierge, pour racheter les hommes.
Nous nous prosternâmes devant le lieu sacré de la naissance du divin enfant, marqué par une plaque de marbre blanc incrustée de jaspe, placée sous la table de l’autel. Cette plaque était autrefois entourée d’un cercle d’argent sur lequel on lisait ces mots : "Hic de Maria virgine natus est Christus." Cette inscription latine a disparu depuis peu. Les Grecs, dit-on, l’ont enlevée en haine des Latins.
Près de là, à droite, et en arrière, on descend par deux marches dans un enfoncement où se trouve un autre autel également en marbre, décoré de lampes, de fleurs et de draperies bleues. C’est la place de la crèche dans laquelle Marie posa son fils, enveloppé de langes, entre un bœuf et un âne ; c’est le prœsepium. C’est là que les mages vinrent adorer le Messie. La place où s’agenouillèrent les premiers adorateurs du Christ est indiquée par un autre autel. La crèche, qui est à Rome, a été remplacée par un bloc de marbre blanc.
L’autel de la nativité appartient aux Grecs, et la crèche aux Latins. Chaque secte officie à son autel, mais à des heures différentes. Ils peuvent cependant prier partout. La grotte de la nativité, taillée dans le roc et éclairée par trente-deux lampes envoyées par différents princes chrétiens, a, suivant Chateaubriand, 37 pieds et ½ de long, 11 pieds trois pouces de large et 9 pieds de hauteur. Le pavé est revêtu en marbre précieux.
Ch. de Pardieu - Excursion en Orient
Texte complet disponible sur le site de la BNF : ![]()
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